La question peut sembler idiote, mais nous sommes là dans un domaine où l'idéologie du don fait des ravages, en ce sens qu'elle ferme la porte de l'apprentissage à bon nombre de personnes qui auraient pu la franchir sans problème. Comme souvent, les préjugés (les nôtres, ceux de notre entourage, ceux colportés par les médias et la société en générale) constituent un obstacle de taille pour qui veut aller de l'avant.
Pour participer à un stage d'initiation au dessin, beaucoup de personnes pensent en effet qu'il faut déjà "savoir un petit peu", déjà "avoir quelque chose"… bref être "doué", c'est-à-dire avoir eu la chance d'être doté par dame Nature, la Providence, le ou les Dieux, les fées, le hasard… du "don du dessin" ou du "gène du dessin" pour les plus "rationnelles" d'entre elles.
Je mets "rationnelles" entre guillemets car si ces personnes se mettaient en quête d'une information sérieuse sur le sujet de la génétique et des aptitudes au dessin, pour remplacer leurs a-priori et leurs croyances, elles risqueraient fort d'être déçues. Il n'y a pas de gène du dessin.
Peut-être existe-t-il certains gènes qui confèrent à certains individus des facilités pour le dessin ? La science moderne n'a tout simplement pas encore de réponse. Le dessin repose en effet sur des aptitudes visuelles, sur une certaines manière d'interprêter les données visuelles envoyées au cerveau (par exemple, percevoir les vides en même temps que les pleins, mais ça, apparemment, tout le monde peut le faire), sur des aptitudes gestuelles (qui ne sont pas cruciales), sur la mémoire visuelle (qui n'a pas besoin d'être exceptionnelle et pourrait même, je le pense, être déficiente. La mienne est loin d'être remarquable !)…
Mais tout apprentissage suppose par ailleurs de la patience, de la persévérance, de l'intérêt pour le domaine d'apprentissage, de la curiosité…
Nous sommes donc en face d'un très vaste ensemble de compétences et de composantes de la personnalité qui ne peuvent tout simplement pas être pilotées par un seul gène. De fait, il n'y a pas de "gène du dessin".
Tout au plus existerait-il une "région chromosomique potentiellement impliquée dans la propension à un comportement". Je cite là Bertrand Jordan, généticien réputé, dont la lecture du livre Les imposteurs de la génétique, (Éditions du Seuil, Paris, 2000 - la citation est en page 66), est recommandée à toute personne qui penserait qu'une aptitude artistique repose sur tel ou tel gène.
Il nous reste alors un conglomérat impossible à circonscrire : des prédispositions physiques (dans la mesure où mon patrimoine génétique ne me confère pas ce qu'il faut pour être un bon basketeur - environ 1,70 m, petites mains, articulations fragiles… - j'ai tout intérêt à pratiquer le dessin plutôt que le basket-ball, n'est-ce pas ?!), une certaine manière pour notre cerveau de fonctionner, en partie acquise, en partie innée. Encore que pour le dessin, je serais bien incapable de définir des "prédispositions physiques". Un de mes élèves avait le pouce coupé, ce n'est pas vraiment une prédisposition. Plutôt un handicap… qui n'en était pas un car cela ne l'a pas empêché d'apprendre le graphisme et d'en faire son métier !
À tout cela, il faut bien-sûr ajouter le milieu familial et social, le contexte culturel, la langue que vous parlez (le Mandarin prédisposerait à l'"oreille absolue"), des encouragements et des professeurs qui croient en vos capacités (souvenez-vous du premier qui vous a dit "tu es vraiment nul en…"), la reconnaissance de vos efforts, de vos réussites, de vos échecs (oui, aussi de vos échecs, afin de les relativiser, de les remettre dans la perspective d'une démarche globale d'apprentissage)… "Mozart est le fils d’un compositeur et grand pédagogue allemand, Léopold Mozart (1719 - 1787), vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque de Salzbourg, et de son épouse Anna Maria Pertl (1720 - 1778)." Notons quelques-uns des atouts paternels : "compositeur", "grand pédagogue" et "vice-maître de chapelle à la cour du prince". Imaginons Mozart fils de paysan illettré accaparé par son travail ; d'entré de jeu défavorisé à cette époque par sa condition sociale. À quoi auraient pu lui servir l'"oreille absolue" et la mémoire éidétique sans un contexte familial et social apte à valoriser ces aptitudes exceptionnelles ? Aurait-il seulement acquis et développé ces aptitudes (dont on ne connaît pas encore avec certitude la nature et l'origine) ?
Au bout du compte, mon expérience me prouve chaque année que l'apprentissage du dessin est à la portée de toute personne qui a simplement le désire d'apprendre à dessiner et est volontaire pour suivre le chemin nécessaire et suffisant, ce qui implique un engagement personnel afin d'y consacrer le temps qu'il faut et ne pas renoncer aux premières difficultés. Albert Jacquard parle de l'"auto-organisation", qu'il place aux cotés de l'inné (notre potentiel génétique) et de l'acquis (l'apprentissage, la culture) (Moi et les autres, initiation à la génétique, Éditions du Seuil, Paris, 1983). Il est tout à fait possible de se passer du "don", donc d'apprendre sans savoir au préalable ou être doté de quelconques "prédispositions".
Il est toutefois intéressant de réfléchir à ce que pourraient être les "prédispositions" en question. Je l'ai fait pour moi. Vous pouvez le faire pour vous. Tout ce qui peut servir vos progrès est bienvenu. Rien ne doit être rejeté a priori. Mais dans le cadre d'un stage d'initiation au dessin, ces éventuelles prédispositions ne font pas partie des ressorts de ma pédagogie. Je m'appuie au contraire sur les dénominateurs communs. Ceux que l'on peut faire travailler autrement ou épanouir.
En conclusion : pas besoin d'être "doué". Pas besoin de savoir déjà. Mais besoin de s'engager, d'apprendre à se connaître (comment "je fonctionne", sur quels atouts personnels puis-je m'appuyer, quels sont les handicaps que je dois surmonter ?), de pratiquer son art, de persévérer dans son effort.
